Occident, l’Odyssée de l’Esprit, c’est quoi ?

Face à la crise de sens : Pour une lecture intégrale de l'Histoire

Par Y.M – L'Odyssée de l'Esprit

“Prendre au sérieux la crise spirituelle”

Nous vivons une époque de vertige. Si l'on écoute les bruits du monde, c'est d'abord l'urgence écologique qui sature l'espace. Comme le rappelait le philosophe Achille Mbembe lors d'une conférence récente (28 novembre 2025, Conférence donnée à l’Université Libre de Bruxelles) : « Nous n’avons plus la garantie de la pérennité de la vie sur notre planète… ».

Mais derrière l'effondrement de la biodiversité, derrière ce que certains nomment l’Anthropocène, le Capitalocène ou encore la « colonialité », se cache une fracture plus silencieuse et plus ancienne. Limiter notre analyse aux seuls effets de l'activité humaine ou du système économique serait une erreur. Si l'on suit l'intuition du sociologue Max Weber, le capitalisme moderne n'est pas une génération spontanée : il est l'effet d'une longue évolution dont les racines sont religieuses et spirituelles.

Dès lors, l'Occident ne traverse pas seulement une crise matérielle, mais une crise spirituelle majeure. C'est le postulat de l'Odyssée de l'Esprit : prendre cette crise de sens au sérieux. Ne pas l'évacuer vers le new age ou la marginalité, mais la regarder en face comme le symptôme d'une rupture dans notre rapport à l'Histoire.

La crise de sens n'est pas un « spleen », mais une structure historique

On pense souvent la « perte de sens » comme un trouble psychologique individuel, un mal-être personnel. C’est une erreur de perspective. La crise de sens a une dimension structurelle et historique. Pour le comprendre, il faut revenir à ce qui constitue le propre de l'humain : nous ne vivons pas dans le monde brut.

Comme l'expliquait l'anthropologue Clifford Geertz(1973), la culture est une « toile de signification » que les hommes tissent eux-mêmes. Il écrit : « L’homme est un animal suspendu dans des toiles de significations qu’il a lui-même tissées ; je considère la culture comme ces toiles, et son analyse comme n’étant donc pas une science expérimentale à la recherche de lois, mais une science interprétative à la recherche de sens. »

Nous n'habitons pas un monde purement physique, mais un monde interprété. Un geste n'est jamais juste un mouvement musculaire ; dans une culture donnée, il devient une salutation, une menace ou une prière.

Ce socle invisible qui tient la société ensemble, Cornelius Castoriadis (1975) le nomme l'« imaginaire social instituant ». Contrairement à une lecture purement matérialiste (marxiste) de l'Histoire, ce n'est pas seulement l'économie qui dicte le réel. C'est l'imaginaire collectif qui décide de ce qui est « sacré », « réel » ou « désirable ». Si l'économie est centrale aujourd'hui, c'est parce que notre imaginaire l'a instituée comme telle, là où d'autres époques y plaçaient Dieu ou le Salut.

Enfin, comme le souligne Paul Ricœur (1983), ce sens se déploie à travers des « grands récits ». Ces narrations donnent au temps une direction, une intelligibilité.

Dès lors, qu'est-ce que la crise de sens ?

Elle survient lorsque ces « toiles de significations » se déchirent. C’est le moment historique où les grands récits hérités ne suffisent plus à expliquer la complexité du présent ni à projeter un avenir crédible. La crise de sens est donc l'histoire d'un décalage entre nos symboles hérités et notre expérience vécue.

Le défi de l'Odyssée : Une lecture tripartite de l'Histoire

Si la crise est historique, la réponse doit l'être aussi. Mais quelle Histoire ? Comment éviter le piège d'un passé muséifié ou d'une nostalgie stérile ?

La démarche de l'Odyssée de l'Esprit propose une méthodologie originale : une lecture intégrale qui tisse ensemble les trois dimensions du temps humain.

1. L'Historicité : La rigueur nécessaire

La première dimension est celle de l'histoire scientifique, académique. Elle vise à reconstruire les faits avec objectivité. C'est une étape indispensable pour éviter le fantasme. Mais elle a une limite : elle risque de transformer le passé en « objet mort ».

Même si nous connaissons le détail exact d'une bataille antique ou les vêtements du XVIIIe siècle, cette précision ne rompt pas l'étrangeté. L'objectivité crée une distance. Le passé devient une donnée, une anecdote, un « musée » que l'on visite en touriste, sans qu'il ne nous touche au cœur.

2. L'Histoire et le Sacrée : La verticalité du symbolique

Pour redonner vie au sens, il faut réintégrer la dimension symbolique, celle des mythes et de l'histoire sacrée. Ici, le temps n'est plus linéaire mais cyclique ou éternel. C'est le temps des « Grands Récits » qui ne cherchent pas l'exactitude factuelle, mais la vérité humaine. C’est la participation active au symbole par le rite et la narration. Sans cette dimension, l'histoire est un corps sans âme.

3. L'Historial : L'existence en jeu

C'est ici que se joue le cœur de notre proposition philosophique. En s'appuyant sur la pensée de Martin Heidegger et la traduction éclairante d'Henry Corbin, nous distinguons l'histoire (Historie) de l'historial (Geschichte). L'historialité ne concerne pas les dates dans un manuel, mais le rapport existentiel de l'être humain (Dasein) à son propre temps. L'être humain est un « être historique» avant même d'étudier l'histoire. L'historial, c'est :

  • Le refus de subir le passé comme un poids mort.

  • L'acceptation de l'héritage pour le transformer en destin.

  • La tension authentique entre notre passé et notre finitude à venir.

S'approprier l'histoire, ce n'est pas seulement la revendiquer pour une identité figée (nationalisme, repli), ni la tordre pour justifier nos idéologies présentes. C'est entrer en dialogue avec elle pour comprendre qui nous sommes et ce que nous avons à faire.

Conclusion : Rejoindre l'Odyssée

La crise de sens actuelle est un appel. Elle nous demande de ne plus être de simples spectateurs d'une histoire qui s'accélère sans but, mais de redevenir des sujets historiques. À travers l'Odyssée de l'Esprit, je vous invite à ce voyage : non pas un retour en arrière, mais une réintégration. En unissant la rigueur de l'historicité, la profondeur du symbolique et l'urgence existentielle de l'historial, nous pouvons espérer retisser cette toile de sens qui nous fait cruellement défaut.

Bienvenue dans le Compagnon de Lecture. Bienvenue dans l'Odyssée.

La Question (épisodes 1,2,3). Comment l'Odyssée de l'Esprit commence

Une oeuvre complexe

(1) Différentes dimensions :

Occident n’est pas un livre d’Histoire ou un roman au sens strict. Comment dès lors s’articulent dans un seul récit les vécus de différents personnages, l’investigation historique, l’exploration des grands mythes et de l’imaginaire collectif ? Ces trois dimensions se répondent et se mêlent dans la permanence des dialogues entre les personnages qui circulent entre chacune d’entre elles. Entre Barthélémy, Ismaël et Alisée, par courriers interposés, mais aussi entre le réel et l’imaginaire par l’intermédiaire de la trame historique. Ismaël qui vit et agit ses interrogations et ses grands choix métaphysiques, Barthélémy les conçoit et les représente, et Alisée les ressent dans son quotidien. Chacun, pourtant est en connexion, à sa façon avec l’imaginaire et notamment avec Eliénzys, l’Esprit Voyageur dont on ne sait plus très bien s’il connaît les frontières entre les différentes dimensions. Plus précisément, voici comme ces différentes dimensions s’articulent :

La première dimension, le « réel » : l’échange de courriers entre trois personnages, trois amis de longue date. Ismaël est un jeune homme qui interroge et interpelle l’Occident à travers le prisme de sa religion. C’est lui qui, par ses actes et ses choix, provoquera le voyage. Barthélémy, un jeune professeur d’Histoire un peu décalé, est celui qui est interpellé. C’est lui qui répond à Ismaël en l’emmenant dans un voyage à la fois historique et imaginaire. Alisée, est la compagne d’Ismaël et la meilleure amie de Barthélémy. Elle est le trait d’union entre les deux amis et la réalité.

La deuxième dimension, l’historique et le symbolique : Barthélémy répond directement aux interpellations d’Ismaël ou indirectement par Alisée, en réalisant une vaste investigation historique. Ce qu’il décrit n’est autre que l’histoire de l’Occident depuis ses racines hellénistiques jusqu’à nos jours. La réalité historique étant en soi inépuisable, il suit l’histoire des croyances, celles de la philosophie, de la religion, les grands choix métaphysiques qui ont conditionnés, selon lui, la civilisation dans laquelle nous vivons.

La troisième dimension, l’imaginaire : Barthélémy n’écrit pas un essai scientifique ou philosophique à ses amis. Ce qu’il relate est, certes un ensemble de recherches, mais à travers le périple d’un personnage, Eliénzys, l’Esprit Voyageur. C’est de lui dont Barthélémy parle. C’est à travers lui que son investigation dans le temps devient un voyage. L’histoire du spirituel et de l’imaginaire qui ont façonné l’Occident devient l’Odyssée de l’Esprit Voyageur. Et dans son périple, il y a des pays, des personnages, des amours, des défis, etc.

(2) La complexité :

Occident est un projet qui est loin d’épuiser la richesse de l’Histoire et de donner une explication à tout ce qui fait notre époque. Il s’agit d’un point de vue sur l’Histoire. Bien des aspects ne sont pas abordés, des courants de pensées et de croyances sont ignorés. Néanmoins, les thématiques envisagées sont complexes et en tant que telles, l’ouvrage essaye, tant que faire se peut, de respecter cette complexité en évitant le moins possible les questions difficiles, en optant pour le temps long et les perspectives les plus approfondies. L’écrit n’a pas la prétention d’être parfaitement parvenu à répondre à ces différents objectifs. Cependant, il convient de souligner que rien de ce qui est repris dans les différents tomes n’est présenté sans se baser sur une recherche bibliographique relativement large. Par soucis de synthèse, toutes les réflexions, tous les concepts, toutes les grandes idées ne sont pas toujours développées comme il le faudrait. Mais des renvois à des commentaires ou aux références bibliographiques, dans des notes de fin de documents, complèteront la lecture des plus méticuleux.