Chapitre 5 Le Bien
Episode 11 Déesses de la terre & dieux des cieux
“L’Exil de Gaia, la Terre sous la Loi du Ciel”
Entre le tumulte d'un pèlerinage moderne vers Fès et la vision onirique d'une nymphe antique, cet épisode explore la tension éternelle qui déchire le cœur humain : le conflit entre l'appel des sens et l'exigence de l'Esprit. Tandis qu'Ismaël affronte ses propres démons durant son périple, découvrant que le véritable voyage est un combat intérieur (Jihad al-Nafs) contre la dispersion de l'ego, Eliénzys se laisse envoûter par la beauté sauvage de la nature. Cette séduction, incarnée par la figure de la déesse Gaia, nous rappelle une époque révolue où l'humanité vivait au rythme des cycles de la vie et de la mort, immergée dans la puissance féconde mais chaotique de la Terre Mère.
Guidés par Apollonios, nous comprenons alors que l'avènement de la civilisation et de la Raison (Logos) a nécessité une rupture violente : l'exil des divinités terrestres. Pour que règne la justice de Zeus et l'harmonie d'Apollon, les forces instinctives de Gaia n'ont pas été détruites, mais repoussées dans les profondeurs souterraines. Ce chapitre nous invite à méditer sur cette hiérarchie nécessaire : pour devenir un « citoyen du Ciel » libre et vertueux, l'homme doit apprendre non à nier sa part terrestre, mais à la placer fermement sous l'autorité de la lumière et de la maîtrise de soi (Sophrosyne).
Pour comprendre ce que signifie la Terre sous la loi du Ciel
Introduction
L’épisode 11, « Déesses de la Terre et dieux des Cieux », occupe une place fondatrice dans l’ Odyssée de l’Esprit. Il ne s’agit pas d’un simple épisode mythologique, mais d’une mise en scène généalogique des conditions symboliques du passage d’un monde régi par la souveraineté tellurique du devenir à un ordre céleste fondé sur la loi, la mesure et la raison. Par le dialogue entre Apollonios et Eliénzys et par l’apparition onirique d’Hélène, le texte transpose dans une dramaturgie philosophique la thèse selon laquelle l’ordre civique des cités grecques s’est constitué par le refoulement — et non l’abolition — des puissances de la Terre (Daraki, 1994).
La Terre comme matrice archaïque du vivant
L’épisode restitue la figure de Gaia comme souveraineté première : puissance englobante du vivant, principe cyclique de génération et de corruption, antérieure à toute hiérarchie cosmique. La Terre y est décrite comme un milieu sacré du devenir, où humains, animaux et végétaux participent d’un même rythme vital. Hélène incarne cette puissance sous une forme féminine, séduisante et insaisissable : éternellement jeune et pourtant immémoriale, elle condense à la fois la fécondité, le désir et le danger de l’engloutissement dans l’immanence. Cette représentation rejoint les analyses de l’histoire des religions grecques selon lesquelles les cultes telluriques archaïques ne séparaient pas nettement les règnes ni les niveaux ontologiques, mais inscrivaient l’existence humaine dans un cycle cosmique continu.
L’ordre olympien : rationalisation, loi et refoulement
Face à cette souveraineté terrestre, Apollonios expose l’avènement des dieux olympiens comme une rupture structurante. Le mythe de Delphes — meurtre de Python et prise de possession du sanctuaire par Apollon — symbolise le déplacement du sacré : la parole de la Terre est soumise à l’ordre solaire, rationnel et normatif. Ce basculement inaugure la polis et ses vertus cardinales (logos, dikè, nomos, sôphrosynè), mais au prix d’un refoulement des puissances chthoniennes, désormais reléguées dans les profondeurs, la tragédie et les rites marginaux. L’épisode souligne ainsi que l’ordre civique ne procède pas d’une simple illumination rationnelle, mais d’un travail de domestication symbolique des forces archaïques.
Une lecture orphique et critique de l’équilibre Terre/Ciel
La perspective d’Apollonios est clairement marquée par une sensibilité orphique et apollinienne : méfiance envers la domination du corps, valorisation de la maîtrise de soi et orientation vers un principe céleste et immuable. Toutefois, le texte ne propose pas une apologie naïve de cet ordre. En cohérence avec les analyses de Daraki, il suggère que le refoulement de la Terre ne supprime pas sa puissance, mais la transforme. Dionysos — encore en retrait dans cet épisode — apparaîtra comme le vecteur du retour du refoulé tellurique. L’épisode 11 met donc en place une tension critique : l’ordre olympien est nécessaire à la cité, mais il demeure structurellement instable, car fondé sur l’exclusion partielle de ce qui continue d’agir dans l’ombre.
Conclusion et ouverture : Eliénzys comme lieu de la tension
Eliénzys se tient au point de fracture entre ces deux régimes symboliques. Fasciné par la beauté de la Terre et sensible à l’appel d’Hélène, il ne peut toutefois ignorer l’exigence de maîtrise et de clarté que lui impose Apollonios. Le texte ne lui offre aucune synthèse apaisée : il le place dans une tension irréductible. Cette indétermination est décisive pour l’économie de L’Odyssée de l’Esprit. L’Esprit Voyageur devient le lieu où s’éprouve le coût existentiel du refoulement et où s’annonce la nécessité d’une confrontation ultérieure avec ce qui a été relégué. L’épisode 11 prépare ainsi, sur le plan symbolique, l’irruption des mystères dionysiaques de l’épisode 12.
Dimension critique
L’opposition Terre/Ciel mise en scène dans l’épisode doit être comprise comme une construction symbolique et interprétative, et non comme une photographie historique exhaustive de la religion grecque. Les cultes grecs ont souvent articulé, plutôt qu’opposé, puissances chthoniennes et divinités olympiennes. Le texte assume néanmoins une stylisation volontaire : il s’inscrit dans une démarche de philosophie narrative, où les figures mythiques fonctionnent comme opérateurs conceptuels. La critique ne vise donc pas à corriger le mythe par l’histoire, mais à éclairer la manière dont certaines configurations symboliques ont structuré durablement l’imaginaire occidental.
Note méthodologique
Cette analyse repose sur une lecture croisée :
des sources antiques (Hymnes homériques, tragédie d’Eschyle, mythes delphiques) ;
de la littérature académique en histoire des religions et anthropologie du monde grec (Vernant, Detienne, Burkert) ;
de l’interprétation structurale proposée par Maria Daraki.
L’épisode 11 est abordé non comme un exposé doctrinal, mais comme une mise en scène narrative de thèses savantes, assumant une part de simplification symbolique au service d’une interrogation ontologique sur les fondements de l’Occident.
Bibliographie
Daraki, M. (1994). Dionysos et la déesse Terre. Paris, France : Flammarion.
Eschyle. (2009). Les Euménides (trad. P. Mazon). Paris, France : Les Belles Lettres.
Homeric Hymns. (2003). Hymns to Gaia and Apollo (trad. M. L. West). Cambridge, MA : Harvard University Press.
Burkert, W. (1985). Greek Religion. Cambridge, MA : Harvard University Press.
Vernant, J.-P. (1982). The Origins of Greek Thought. Ithaca, NY : Cornell University Press.
Detienne, M. (1989). Dionysos à ciel ouvert. Paris, France : Hachette.
Episode 12 Les Mystères de la Terre
“Je suis le fils de la terre et du ciel étoilé”, la révélation orphique
Dans cet épisode viscéral et envoûtant, nous quittons la clarté solaire d'Apollon pour plonger dans les ténèbres humides de la forêt, domaine du dieu Dionysos. Eliénzys, entraîné par sa curiosité, devient le témoin et la victime d'une initiation brutale : les Bacchanales. Loin de la sagesse mesurée, il découvre ici la puissance de la transe, de l'ivresse sacrée et de l'union charnelle avec la Terre, incarnée par la nymphe Hélène. C'est une exploration des forces souterraines de l'âme, celles qui exigent que l'ego soit démembré (le sparagmos) pour laisser jaillir une vie nouvelle.
Au fond de l'horreur du sacrifice rituel, une lumière inattendue surgit. Guidé par la voix d'Apollonios qui le tire de son cauchemar, Eliénzys reçoit l'enseignement suprême des mystères orphiques. Il comprend qu'il n'est pas seulement un être de chair voué à la mort, ni un pur esprit désincarné, mais une créature double. La formule salvatrice résonne alors comme une promesse d'éternité : « Je suis l'enfant de la Terre et du Ciel étoilé ». Cet épisode marque la réconciliation douloureuse mais nécessaire de nos deux natures.
Pour Comprendre les Mystères de la Terre, les cultes dionysiaques
Introduction — Les mystères comme expérience du sacré archaïque
Les mystères orphiques et dionysiaques occupent une place singulière dans le paysage religieux de l’Antiquité grecque. Loin des cultes civiques fondés sur la mesure, la visibilité et la stabilité, ils relèvent d’un registre initiatique, secret et expérientiel, centré sur la transformation intérieure de l’individu. Ces mystères ne proposent pas une doctrine abstraite, mais une traversée : celle de la perte de soi, de la confrontation à la mort symbolique et de la possible renaissance de l’âme. L’épisode 12 de Occident, Odyssée de l’Esprit, intitulé Les Mystères de la Terre, s’inscrit explicitement dans cet horizon. Il ne décrit pas un rituel historique au sens strict, mais met en scène, de manière mythopoétique, les grandes structures symboliques du dionysisme et de l’orphisme, afin de faire éprouver à l’Esprit Voyageur la puissance brute du sacré chthonien.
Dionysisme et orphisme : ivresse, déchirure et salut
Dans la tradition dionysiaque, le sacré se manifeste sous la forme de l’excès : ivresse, transe, musique répétitive, dissolution des identités et débordement des normes sociales. Dionysos est à la fois dieu de la joie, de la fécondité et de la vie débordante, mais aussi divinité terrible, associée à la violence rituelle, au sparagmos (déchirure) et parfois à l’omophagia (consommation de chair crue), au moins sur le plan mythique et symbolique. L’orphisme, quant à lui, hérite de cette puissance dionysiaque tout en cherchant à la canaliser. Il interprète la condition humaine comme une chute de l’âme divine dans un corps “titanique” et propose une voie de salut fondée sur la purification, la mémoire et l’initiation. L’enjeu n’est pas de nier la Terre, mais de traverser ses forces sans s’y perdre. Cette tension entre abandon et maîtrise, entre dissolution et réintégration, constitue le cœur des mystères orphico-dionysiaques.
La mise en scène des mystères dans l’épisode 12 : descente chthonienne et perte de soi
L’épisode 12 met en scène cette logique initiatique par une descente progressive dans la nuit, la forêt et la foule en transe. Le franchissement du muret par Eliénzys marque une transgression volontaire : l’Esprit quitte le domaine de la veille, de la raison et de la protection du guide pour s’exposer directement aux forces de la Terre. Les bacchanales sont décrites comme une expérience sensorielle totale : musique obsédante, fumées, sexualité débridée, effacement des hiérarchies et métamorphose des corps. L’union avec Hélène dans la grotte constitue une hiérogamie chthonienne, où l’Esprit et la chair, le ciel et la terre, se confondent dans un instant d’extase indistincte. Cette scène n’est pas une exaltation naïve de la sensualité, mais la représentation d’un moment critique : celui où le moi se dissout, où l’individu cesse d’être séparé, au risque de ne plus pouvoir se retrouver.
Violence sacrée, mort initiatique et mémoire
L’irruption des Ménades révèle l’envers du sacré dionysiaque. La fête bascule en chasse, la transe en violence, l’extase en sacrifice. La scène du cabri dépecé, dont le sang se mêle à celui d’Eliénzys, condense symboliquement le sparagmos mythique et la terreur sacrée. L’Esprit Voyageur devient une victime substitutive, exposée à une mort initiatique qui n’est ni purement imaginaire ni simplement physique, mais existentielle. C’est précisément à ce point de rupture qu’intervient Apollonios. Par l’invocation rituelle et la récitation de la formule orphique — affirmation de la filiation céleste et appel à la source de Mémoire — il permet à l’Esprit de ne pas sombrer dans l’oubli. La mémoire (Mnémosynè) s’oppose ici à la dissolution totale (Léthè) : elle est ce qui rend possible le retour, la réintégration et la métamorphose.
Conclusion — La position de l’Esprit Voyageur
Eliénzys doit traverser la Terre, la chair et la violence du sacré archaïque pour comprendre ce qui fonde toute prétention à l’ordre. Mais il apprend aussi que l’abandon sans médiation mène à la destruction. Sauvé par la mémoire et par la parole initiatique d’Apollonios, il sort transformé de cette épreuve : symboliquement “mort” puis “rendu à la lumière”. Cette traversée conditionne la suite de l’odyssée. Ayant éprouvé la puissance brute du sacré chthonien, l’Esprit Voyageur sera désormais capable de reconnaître, dans les formes plus policées et institutionnelles de l’ordre — notamment la Cosmopolis romaine — une autre manière de canaliser, mais aussi de masquer, cette même violence originaire. L’épisode 12 constitue ainsi la racine souterraine sans laquelle la critique ultérieure de l’Empire serait impossible.
Bibliographie
Edmonds, R. G., III. (2010). The Bright Cypress of the “Orphic” Gold Tablets. Bryn Mawr College.
https://repository.brynmawr.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1095&context=classics_pubs
Graf, F., & Johnston, S. I. (n.d.). Extrait sur les lamelles et formules (“child of Earth and starry Sky…”) in Brill chapter download.
https://brill.com/downloadpdf/book/9789004370845/BP000016.pdf
Lambin, G. (2015). « Je suis tombé dans du lait ». À propos de formules dites orphiques. Gaia, 18(1).
https://www.persee.fr/doc/gaia_1287-3349_2015_num_18_1_1683
McClay, M. F. (2018). Strategies of Identity in the Orphic-Bacchic Lamellae (Doctoral dissertation, University of California). eScholarship.
https://escholarship.org/content/qt2423x78q/qt2423x78q_noSplash_957329ad3c1931f085baf7d113199d9a.pdf
Torjussen, S. S. (2014). Divine milk—A symbol of immortality in the “Orphic” tablets. Nordlit.
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Kraemer, R. S. (1979). The attraction of women to the cult of Dionysus. Harvard Theological Review, 72(1–2), 55–80.
https://www.jstor.org/stable/1509675
Decree of the Senate on the Bacchanalia (186 BC). (1961/online). Univ. Grenoble Alpes reproduction (Johnson et al.).
https://droitromain.univ-grenoble-alpes.fr/Anglica/Bacchanal_johnson.htm
Episode 13 Cosmopolis
Rome, ville univers et vertige de l’Empire
Dans ce chapitre de Occident, Odyssée de l’Esprit, Eliénzys est confronté à l’une des figures les plus puissantes de l’histoire occidentale : Rome, la cité devenue Cosmopolis. Guidé par Apollonios, il découvre une civilisation qui ne se pense pas seulement comme un empire, mais comme l’incarnation terrestre de l’ordre du monde. La pierre, la loi et l’architecture y prétendent à l’éternité, offrant aux hommes l’illusion d’une stabilité arrachée au chaos du devenir. Rome se présente ainsi comme une réponse humaine au désordre cosmique, une tentative de faire descendre le Ciel sur la Terre.
Mais cette promesse d’unité révèle peu à peu son envers. Dans la foule, les ruelles étouffantes et surtout au cœur du Colisée, l’ordre universel se donne en spectacle sous la forme de la violence ritualisée. La Pax Romana apparaît fondée sur le sang, le sacrifice et l’obéissance. Hélène, transfigurée en Reine de Rome, incarne alors toute l’ambiguïté de la Cosmopolis : beauté solaire, puissance maternelle et voracité guerrière. Fasciné puis saisi d’effroi, Eliénzys comprend que cette cité exige l’adhésion totale des esprits pour perdurer. Ce chapitre marque ainsi un tournant de l’odyssée : la révélation que nul ordre historique, aussi grandiose soit-il, ne peut se substituer à l’ordre de l’être sans trahir l’Esprit.
Pour comprendre le “vertige de l’empire” …
Dans Occident, Odyssée de l’Esprit, le voyage d’Eliénzys est une épreuve progressive des grandes formes symboliques par lesquelles l’Occident a cherché à donner sens au monde. Le chapitre consacré à Rome, sous le signe de la Cosmopolis, occupe une place décisive dans le Livre I : il met en scène l’ambition de faire de la Cité l’image terrestre de l’ordre cosmique et de la Loi le reflet du Logos. L’analyse qui suit éclaire cette séquence à travers les figures d’Apollonios, d’Eliénzys et d’Hélène, Reine de Rome. Elle montre que le texte ne propose ni une condamnation morale ni une critique politique de l’Empire, mais une interrogation ontologique sur la prétention de l’histoire à s’ériger en absolu. Rome y apparaît ainsi comme un moment de révélation du prix et de l’ambiguïté de tout ordre universel.
1. Apollonios : une critique ontologique de l’Empire, non une opposition politique
La position d’Apollonios face à Rome ne relève en aucun cas d’une critique politique au sens strict. Il ne conteste ni la légitimité historique de l’Empire ni sa puissance militaire, pas plus qu’il ne formule une condamnation morale de ses institutions. Sa posture est celle d’un philosophe initié, inscrite dans une tradition orphico-philosophique marquée par le détachement et la lucidité cosmologique. Apollonios reconnaît pleinement la cohérence et l’audace du projet romain : faire de la Cité une image terrestre de l’ordre du monde, une Cosmopolis. Il admet la grandeur tragique de cette ambition, tout en la situant d’emblée dans le registre de l’illusion métaphysique. Ce qu’il met en question n’est pas l’ordre romain en tant que tel, mais la prétention de cet ordre à se substituer à l’ordre cosmique véritable. La critique d’Apollonios est ainsi ontologique : Rome échoue non parce qu’elle est injuste, mais parce qu’elle confond les plans du politique et de l’éternel.
2. L’orphisme d’Apollonios : détachement initiatique et refus de la confusion des plans
L’attitude d’Apollonios s’inscrit pleinement dans une logique orphique tardive, où le monde historique est perçu comme relevant du domaine sublunaire, marqué par la finitude, la matière et le devenir. Dans cette perspective, la sagesse ne consiste ni à transformer l’histoire ni à la fuir, mais à la comprendre sans s’y engloutir. Apollonios observe Rome sans colère et sans fascination, conscient que toute tentative d’arracher l’éternité au temps est vouée à l’échec. Le véritable péché de Rome n’est pas la violence, mais l’hybris métaphysique : vouloir faire du politique un absolu, de la Loi une réalité cosmique, et de la Cité une divinité. En prétendant incarner le Logos lui-même, Rome commet une confusion fondamentale entre le Ciel et la Terre, entre l’ordre visible et l’ordre éternel. Apollonios incarne ainsi une sagesse de la mesure, qui reconnaît la nécessité des formes historiques tout en refusant leur absolutisation.
3. Eliénzys : fascination, vertige et expérience charnelle de l’Empire
À la différence d’Apollonios, Eliénzys n’est pas un philosophe accompli mais un Esprit en devenir, encore vulnérable à l’incarnation sensible du sacré. Là où Apollonios comprend, Eliénzys ressent. Son rapport à Rome est d’abord celui de la fascination : il est saisi par la grandeur architecturale, par la communion populaire, par la promesse d’unité et de permanence. Il ne rejette pas l’Empire par principe, mais se laisse attirer par son éclat. Le basculement survient non par raisonnement, mais par une expérience existentielle décisive : le spectacle du Colisée. Là, la Cosmopolis se donne à voir dans sa vérité nue. L’unité devient transe collective, la paix se révèle fondée sur le sang, et l’ordre universel se manifeste comme une machine sacrificielle. Rome cesse alors d’apparaître comme une cité pour se dévoiler comme une ogresse, dévorant les corps pour maintenir l’illusion de son éternité. Eliénzys fait l’épreuve charnelle de ce qu’Apollonios savait déjà : le prix ontologique de l’ordre impérial.
4. Hélène, Reine de Rome : incarnation mythique de la Cosmopolis
La figure d’Hélène ne relève ni de l’allégorie politique ni du simple personnage narratif : elle constitue l’incarnation mythologique totale de la Cosmopolis. En elle se condensent les puissances contradictoires de Rome : séduction d’Aphrodite, ordre d’Athéna, violence de Mars, maternité dévorante de Cybèle. Hélène est Rome devenue femme, et la femme devenue cité universelle. La fascination et la terreur qu’elle inspire à Eliénzys s’expliquent par leur histoire commune : l’union chthonienne passée trouve dans Rome son prolongement politique et impérial. Ce que perçoit Eliénzys dans le regard d’Hélène n’est pas seulement la cruauté du pouvoir, mais sa peur de perdre. La Cosmopolis a besoin de l’Esprit pour subsister ; elle ne peut exister que par l’adhésion intime de ceux qu’elle prétend unir. Le refus final d’Eliénzys n’est donc ni moral ni politique, mais ontologique : s’unir à Rome reviendrait à se dissoudre dans l’histoire et à faire du temps un absolu. En se détournant d’Hélène, il refuse l’idolâtrie de l’immortalité politique et affirme l’irréductibilité de l’Esprit à toute forme historique.
Pour comprendre … L’orphisme face à l’Empire romain : intériorisation du pouvoir et salut de l’âme
La question des rapports entre l’Empire romain et les cultes à mystères, en particulier l’orphisme, relève moins de l’histoire politique que de la sociologie religieuse de l’Antiquité. Contrairement au christianisme, qui s’est heurté frontalement au culte impérial, ou au judaïsme, marqué par des révoltes à dimension nationale, l’orphisme semble avoir entretenu avec le pouvoir romain une relation ambiguë, discrète et profondément intériorisée.
À l’époque impériale, l’orphisme ne constitue ni une Église ni un mouvement institutionnalisé. Il désigne plutôt un ensemble diffus de textes, de mythes et de pratiques rituelles centrées sur la purification de l’âme, son origine divine et son destin post mortem. Les sources majeures — lamelles funéraires dites “orphiques” ou “bacchiques” et Hymnes orphiques — ne contiennent aucun discours politique explicite. Leur horizon est essentiellement eschatologique : il s’agit de se libérer du cycle des renaissances et de la condition “titanique” du monde matériel.
Dans ce cadre, l’Empire romain apparaît comme un ordre sublunaire, relevant du domaine de l’éphémère et de la matière. Les adeptes orphiques ne cherchent ni à renverser cet ordre ni à le sacraliser. Ils s’en accommodent tant qu’il garantit la paix nécessaire à la pratique rituelle. Les Hymnes orphiques, probablement composés en Asie Mineure aux IIe–IIIe siècles apr. J.-C., prient pour la paix, l’harmonie (eunomia) et la stabilité, non par adhésion idéologique, mais par pragmatisme religieux.
Les lamelles d’or renforcent cette lecture. L’initié s’y définit comme “enfant de la Terre et du Ciel étoilé”, jamais comme citoyen romain. Face aux puissances de l’au-delà, le statut politique est sans valeur : seule l’initiation compte. Cette hiérarchisation constitue une forme de déplacement du sens, où l’identité religieuse supplante l’identité civique sans entrer en conflit avec elle.
Ainsi, l’orphisme ne développe ni résistance ouverte ni loyauté impériale. Il propose une aliénation tolérée : une distance ontologique au pouvoir, fondée sur la conviction que le salut véritable ne se joue pas dans l’histoire, mais dans le destin de l’âme.
Note méthodologique
Il n’existe pas de “doctrine politique orphique” attestée. Le terme orphisme est une construction moderne regroupant des sources hétérogènes. Les conclusions proposées ici relèvent d’une inférence sociologique prudente, fondée sur l’analyse croisée des textes rituels, du contexte juridique romain des cultes à mystères et des données archéologiques, et non sur des déclarations explicites des acteurs anciens.
Bibliographie (normes APA)
Bernabé, A. (2004). Poetae epici Graeci: Testimonia et fragmenta. Pars II: Orphicorum et Orphicis similium testimonia et fragmenta. Munich: K. G. Saur.
Edmonds, R. G. (2013). Redefining Ancient Orphism: A Study in Greek Religion. Cambridge: Cambridge University Press.
Graf, F., & Johnston, S. I. (2013). Ritual Texts for the Afterlife: Orpheus and the Bacchic Gold Tablets (2nd ed.). London: Routledge.
Guthrie, W. K. C. (1952). Orpheus and Greek Religion. London: Methuen.
Turcan, R. (1989). Les cultes orientaux dans le monde romain. Paris: Les Belles Lettres.
Pour aller plus loin … écouter Jean-Pierre Vernant parler de Dionysos
Jean-Pierre Vernant (1914–2007) est l’un des plus grands historiens et anthropologues de la Grèce antique du XXᵉ siècle. Ancien résistant, philosophe de formation, il devient directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Son œuvre renouvelle profondément l’étude du monde grec en rompant avec une lecture purement littéraire ou positiviste des mythes. Vernant propose une approche structurale et anthropologique : les mythes, les dieux et les institutions sont compris comme des systèmes de pensée révélant la manière dont une société se représente elle-même, son ordre politique, ses tensions et ses contradictions.
Son apport majeur consiste à montrer que la mythologie grecque n’est pas un ensemble de récits naïfs, mais un langage symbolique étroitement lié à l’émergence de la cité (polis), du droit, de la raison (logos) et des formes de subjectivité. Les figures de Dionysos, d’Apollon, d’Athéna ou des divinités chthoniennes sont ainsi analysées comme des opérateurs conceptuels permettant de penser la frontière entre ordre et désordre, raison et folie, individu et collectif. Son travail a profondément influencé l’histoire des religions, l’anthropologie, la philosophie politique et la lecture moderne de la tragédie grecque.